jeudi 23 juillet 26

Le CBD dans le rap : d’un symbole de rue à une industrie structurée

Le cannabis accompagne le rap depuis ses premières décennies, des disques de Cypress Hill aux clips de la trap d’Atlanta. Ce que la dernière décennie a changé, c’est le statut juridique d’une partie de la plante. Le cannabidiol, molécule non psychotrope extraite du chanvre, est devenu commercialisable en France et dans une grande partie de l’Europe, ce qui a ouvert aux artistes un terrain de jeu entrepreneurial que le THC leur interdisait. Le résultat : des marques, des boutiques, des placements de produit dans les clips et une esthétique de la fleur de CBD qui circule aujourd’hui aussi bien dans les vidéos que sur les comptes Instagram.

Pourquoi le rap et le cannabidiol se sont trouvés

L’association ne relève pas du hasard marketing. Trois logiques se superposent.

D’abord une continuité culturelle. Le cannabis appartient au vocabulaire du rap depuis les années 1990, avec ses propres codes lexicaux (la beuh, la peuf, la ganja) et ses rituels de studio. Vendre du chanvre légal ne demandait aucune reconstruction d’image.

Ensuite une opportunité économique. Le marché européen du CBD s’est structuré très vite après 2018, avec des marges attractives, un ticket d’entrée modeste et une clientèle jeune qui recoupe presque parfaitement l’audience du rap.

Enfin une question de légalité. Les rappeurs français ne pouvaient pas capitaliser sur le THC sans s’exposer pénalement. Le cannabidiol a fourni un contournement légitime, à condition de respecter le cadre réglementaire.

Les leviers activés par les artistes se répartissent en quelques familles :

  • la création d’une marque en propre, avec identité graphique et gamme dédiée
  • la boutique en ligne ou physique, souvent adossée à un partenaire déjà installé
  • le rôle d’ambassadeur rémunéré pour une enseigne existante
  • l’apparition de produits dans les clips, en placement plus ou moins explicite
  • l’investissement financier dans des sociétés du secteur, sans exposition publique

Aux États-Unis, un modèle bâti sur le cannabis avant le CBD

Il faut distinguer deux réalités souvent confondues. Aux États-Unis, la plupart des projets portés par des rappeurs concernent le cannabis récréatif riche en THC, légal dans certains États, et non le cannabidiol seul. Ce détail change la nature du business et explique pourquoi ces marques restent difficilement exportables en France.

Snoop Dogg fait figure de pionnier avec Leafs By Snoop, lancée en 2015 au Colorado, doublée d’une activité d’investisseur via le fonds Casa Verde Capital. Wiz Khalifa a donné son nom à la Khalifa Kush, variété devenue une marque à part entière. Berner, rappeur de San Francisco, a construit avec Cookies l’une des enseignes les plus imitées du secteur, avec des points de vente sur plusieurs continents. Jay-Z a rejoint la société californienne Caliva comme directeur de la stratégie de marque en 2019, avant de lancer sa propre gamme, Monogram. B-Real, de Cypress Hill, exploite les dispensaires Dr. Greenthumb’s, prolongement direct d’un titre sorti vingt ans plus tôt.

Le CBD occupe une place plus discrète dans ce paysage, généralement sur des gammes de bien-être, de cosmétiques ou de boissons. DJ Khaled s’est ainsi associé à un industriel américain pour une ligne de produits au cannabidiol, sur un positionnement lifestyle assumé, loin de l’imagerie du dispensaire.

En France, une vague entrepreneuriale née après 2020

Le point de bascule juridique est double. L’arrêt Kanavape rendu par la Cour de justice de l’Union européenne en novembre 2020 a considéré que le CBD ne pouvait être qualifié de stupéfiant, ce qui a fragilisé les interdictions nationales. Puis, fin 2022, le Conseil d’État a annulé l’interdiction française de vente des fleurs et feuilles brutes, sécurisant un marché qui fonctionnait jusque-là dans l’incertitude. Le seuil de THC autorisé est fixé à 0,3 %.

Koba LaD est le nom le plus fréquemment cité. En 2020, il organise une distribution gratuite de produits CBD à l’occasion de la sortie de l’album Détail, opération de communication qui annonce son arrivée dans le commerce. Il développe ensuite une gamme au cannabidiol en s’appuyant sur un acteur déjà implanté du secteur. LIM, figure du rap de Sèvres, ouvre sa boutique en ligne Galactic CBD en 2020 et consacre une part importante de son activité à ce commerce. S-Pion, proche de PNL, s’est illustré par une distribution promotionnelle à Corbeil-Essonnes en décembre 2020, interrompue par une interpellation, avant que la nature légale des produits ne soit établie. Alkpote, quant à lui, n’a jamais construit de marque mais relaie régulièrement des enseignes de fleurs de CBD et d’huiles auprès d’une communauté très engagée.

D’autres noms circulent, avec des degrés de confirmation variables. Booba a annoncé à plusieurs reprises des projets liés au cannabis et au chanvre légal, avec des appellations qui ont évolué au fil des communications. Kalash avait lancé dès 2018 une variété à son nom, commercialisée aux Pays-Bas et au Luxembourg, donc hors du cadre français. La prudence s’impose sur ces cas : entre l’annonce Instagram, le partenariat ponctuel et la société réellement exploitée, l’écart est souvent important.

Panorama des principales initiatives

ArtisteMarque ou structureNatureTerritoireAnnée
Snoop DoggLeafs By Snoop, Casa Verde CapitalCannabis THC, fonds d’investissementÉtats-Unis2015
Wiz KhalifaKhalifa KushCannabis THCÉtats-Unis2016
BernerCookiesCannabis THC, réseau de boutiquesInternational2012
Jay-ZCaliva puis MonogramCannabis THC, direction stratégiqueÉtats-Unis2019
B-RealDr. Greenthumb’sDispensairesÉtats-Unis2018
DJ KhaledLigne de produits au cannabidiolCBD bien-êtreÉtats-Unis2021
LIMGalactic CBDBoutique en ligne CBDFrance2020
Koba LaDGamme CBD en partenariatCBD, fleurs et dérivésFrance2021
S-PionPromotion et distributionCBD, opération marketingFrance2020
KalashVariété à son nomCannabis THCPays-Bas, Luxembourg2018

Le clip comme vitrine commerciale

Le clip a toujours servi de support narratif à l’imagerie du cannabis, du plan sur le briquet au nuage de fumée en contre-jour. La légalisation partielle a transformé cette imagerie en surface publicitaire exploitable. Trois usages coexistent :

  • le placement de produit assumé, avec sachet ou packaging identifiable à l’écran
  • la mise en scène d’un lieu de vente, boutique ou vitrine, intégrée au décor
  • la référence textuelle dans les paroles, plus subtile mais durable puisqu’elle survit à la vidéo

Cette exposition pose une question réglementaire que peu d’acteurs anticipent. En France, la publicité pour les produits au cannabidiol reste encadrée, et la frontière avec la promotion du cannabis stupéfiant est étroite. Un plan trop explicite, une allégation thérapeutique dans une punchline ou une confusion volontaire entre THC et CBD peuvent exposer la marque comme l’artiste. Plusieurs enseignes préfèrent désormais des collaborations discrètes, sur les réseaux sociaux plutôt que dans les clips diffusés massivement.

Ce que cette convergence dit du marché

Le rap a joué pour le CBD le rôle qu’il avait déjà joué pour le streetwear ou les spiritueux : un accélérateur de notoriété auprès d’une audience difficile à atteindre par la publicité classique. Le secteur y a gagné en visibilité, et une partie de sa crédibilité culturelle. Il y a aussi perdu quelque chose, puisque l’assimilation permanente au cannabis récréatif entretient la confusion auprès du grand public et complique le travail des acteurs positionnés sur le bien-être, le sommeil ou la récupération sportive.

La suite dépendra largement de la stabilisation réglementaire européenne et de la capacité des marques d’artistes à survivre au-delà de l’effet d’annonce. Beaucoup de projets lancés entre 2020 et 2022 n’existent plus. Ceux qui durent reposent moins sur la notoriété du rappeur que sur une logistique sérieuse, une traçabilité documentée et une qualité de produit constante, critères qui séparent aujourd’hui les enseignes installées des opérations opportunistes.

Le rappel s’impose : le CBD n’est pas un médicament, ne doit faire l’objet d’aucune allégation thérapeutique, et sa consommation est déconseillée aux femmes enceintes ou allaitantes ainsi qu’aux mineurs.

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